Les startups d’Etat ne sont pas nouvelles, mais elles gagnent chaque jour en maturité. Crées dès 2013 autour de la communauté beta.gouv.fr, elles sont à l’origine de services qui nous ont déjà changé la vie dans bien des actions de notre vie quotidienne : démarches en ligne, aide à la recherche d’emploi, à la mobilité… Mais comment ces initiatives ont-elles émergé ? Que démontrent-elles de la capacité d’un « mastodonte » à s’adapter à une culture nouvelle ? Quelles leçons en tirer sur la « mise en agilité » des plus grandes organisations ?

 

Une startup d’Etat, c’est quoi ?

Une startup, au risque d’être schématique, on c’est ce que c’est : une équipe de quelques (parfois très) jeunes gens, qui vise un marché à potentiel de croissance exponentielle, pour y lancer un nouveau service (plutôt qu’un produit) essentiellement digital, et va assez rapidement chercher à lever des fonds.

La startup d’Etat reprend certaines de ces caractéristiques, mais pas toutes. Sa vocation est simple : faciliter la vie des administrés, fluidifier le fonctionnement jugé trop lourd des services publics, viser les économies de temps et d’argent, mais surtout la satisfaction du public. Oui, elles proposent essentiellement des services digitaux, et pour une raison simple : la plupart du temps, elles tirent parti d’une mine de valeur insoupçonnée (et inexploitée) il y a quelques années aux mains de l’Etat : la quantité incroyable de données qu’il détient.

Les entrepreneurs qui se sont lancés dans ces « Gov Startups » ont des profils très divers. On y retrouve bon nombre de fonctionnaires qui se consacrent à l’intrapreneuriat depuis quelques années. Forts de leur connaissance des services publics, ils ont porté un diagnostic acéré sur les leviers d’efficacité à mettre en place : transmission automatisée de documents, démarches réalisables à distance, portails d’information tout simplement… Mais on trouve aussi parmi ces entrepreneurs d’un nouveau genre une toute autre population, bien plus proche du startupper « classique » : de nouveaux profils plus jeunes, dotés de compétences digitales éprouvées ont rejoint les bataillons de beta.gouv.fr avec la belle ambition de mettre leurs talents au service du public.

Car c’est bien cela qui les motive tous : travailler pour le bien commun. A  l’heure où les entreprises se recentrent sur le sens de leur mission pour attirer les meilleurs profils, l’Etat a une carte à jouer. « Les besoins des usagers avant ceux des administrations » : tel est leur mode d’ordre.

Une startup d’Etat n’a pas pour objectif de faire du profit et n’a le plus souvent pas de personnalité juridique propre. Elle est financée comme un projet par l’administration dont elle relève (Pôle Emploi, Ministère, etc.) et n’a pas vocation à lever des fonds – ni à devenir une entreprise privée. Elle suit son impact en mettant en place des indicateurs qui lui permettent de mesurer ses progrès en temps réel. La méthode privilégiée est celle des cycles courts, en mode ouvert et collaboratif, menés par des équipes pluridisciplinaires et réduites de 2 à 4 personnes.

 

Déjà de beaux succès

Quelques 70 startups d’Etat sont répertoriées, à des stades de développement divers. Plusieurs  sont de devenues des services publics à part entière, et ont rejoint leurs administrations de destination. De nombreuses API permettent par exemple l’accès par le plus grand nombre à des données déjà disponibles auprès des administrations – dans le domaine de l’information géographique, de l’information économique sur les entreprises, des règles régissant l’usage des drones, etc. D’autres proposent des services à valeur ajoutée pour les chercheurs d‘emploi par exemple.

  • La Bonne Boîte a développé un algorithme prédictif des besoins en recrutement à court terme des entreprises, à partir de l’analyse de leur récente activité (recrutements notamment). A l’heure où un nombre important de postes sont pourvus par le réseau et de ne donnent pas lieu à des annonces, il est essentiel de pouvoir adresser sa candidature spontanée aux entreprises les plus susceptibles de recruter.
  • Dans la même veine, Memo permet d’avoir un carnet de bord des démarches menées en vue de trouver un emploi : véritable portail personnalisé, il permet de regrouper les candidatures spontanées ou en réponse des annonces, puis de les suivre en fonction des réponses, rendez-vous, etc. Des rappels et conseils viennent ensuite soutenir le chercheur d’emploi dans son parcours.

D’autres services permettent d’accéder rapidement et simplement aux aides de l’habitat privé, aux marchés publics simplifiés. Certains permettent également d’être accompagnés dans le développement de ses compétences numériques ou de construire une liste d’actions personnalisée en vue de son départ en retraite.

Dans les startups en accélération ou en construction, en voici quelques-unes qui sont porteuses de véritables ruptures pour l’avenir :

  • A+ propose de mettre une communauté d’aidants (personnel en mairie, en CAF, à Pôle Emploi, aux Finances Publiques, travailleurs sociaux, défenseurs des droits) au service des usagers qui ont adressé des demandes complexes ou atypiques auprès d’une administration et ne parviennent pas à la faire aboutir. Quelles pièces joindre, comment faire accélérer la procédure, comment mieux exprimer la demande… Autant de sujets où l’entraide peut jouer.
  • Démarches Simplifiées vise à réaliser à terme 100% des démarches administratives en ligne. Avec aujourd’hui 992 administrations partenaires, le site permet de centraliser l’échange de données avec les administrations et de simplifier la transmissions d’informations en la limitant aux informations réellement utiles.
  • La Bonne Formation permet de savoir à quels financements vous avez accès pour vous former et effectuer un changement professionnels. Vous y trouverez aussi les avis et commentaires des anciens stagiaires sur les formations
  • Mes Aides permet d’évaluer vos droits à 28 aides sociales en Destinées aux développeurs de nouveaux services de multiples services permettent d’ouvrir les données publiques, par exemple en mobilité.
  • Les producteurs de données transport (autorités organisatrices de la mobilité, opérateurs de transport, etc.) sont tenus de rendre leurs données relatives à l’information voyageur accessibles sur transport.data.gouv.fr . Les réutilisateurs de données y ont alors accès dans une licence et un format homogènes, réduisant ainsi les barrières à leur exploitation.
  • Enfin le Pass Culture, déjà lancé, fonctionne comme une plateforme donnant accès à toutes les activités culturelles locales – avec un crédit de 500€ offert à chaque jeune de 18 ans pour en profiter pleinement.

 

Pourquoi les startups d’Etat ?

Ces succès témoignent de deux choses : des besoins réels, et des capacités d’exécution assez impressionnantes pour un acteur public jugé lourd et peu agile.

Certains des services proposés sont développés à l’intention des administrations, et n’étonnent pas dans le périmètre : proposer des plateformes de dématérialisation de démarches, partager l’information publique en mode Open Data, créer des services permettant aux services de l’Etat d’optimiser leur fonctionnement, etc. D’autres relèvent en revanche typiquement de services qui sont également développés par des acteurs privés : réservation de taxis, covoiturage, information culturelle, ,plateforme d’échanges propriétaires-locataires…

Si l’Etat s’est lancé dans ces initiatives, c’est à la fois pour stimuler les écosystèmes, et pour garantir l’accès citoyen à ces services qui auraient pu également être captés par des acteurs strictement privés, n’ayant pas forcément à l’esprit la notion d’intérêt général. Une façon donc de lutter contre une possible « Uberisation de l’Etat ».

 

Comment une telle agilité a-t-elle été possible au sein de l’Etat ?

Il y a bien une recette à cette réussite, explicitée par les deux « pères » des startups d’Etat qu’ont été ces dernières années Henri Verdier et Pierre Piezzardi. Suivons-la pas à pas.

  • Chercher un innovateur, pas une innovation. D’abord l’homme, ensuite l’idée. Ce sont les qualités entrepreneuriales d’engagement, d’opiniâtreté, de courage et capacité à faire collaborer les équipes autour de lui qui sont la première clé du succès. Dans une grande organisation, ces individus existent – mais n’étaient pas toujours valorisés par le management, plus enclin à reconnaître des vertus (certes nécessaires) de loyauté ou de fiabilité.
  • Consolider une vision en un slogan : toujours partir de l’objectif. Quel impact recherche-t-on ? Quelle unique promesse, quelles proposition de valeur servira à faire connaître le service aux clients (ou aux usagers) ? C’est désormais la seule ligne directrice du projet.
  • Inviter un groupe de travail ouvert, incluant bien entendu les clients et partenaires. A eux de construire collectivement le produit.
  • Garantir une stricte autonomie – et c’est bien là que les choses se compliquent dans une grande organisation. Car c’est à ce moment que la « startup » se constitue en entité qui dispose de ses moyens (locaux, budgets, matériels), de ses codes et rituels… Elle renonce aux larges ressources de son organisation-mère pour privilégier l’agilité et la rapidité.
  • Négocier le périmètre, pas la date. Si l’horizon de temps se révèle court, mieux vaut réduire le service proposé. L’essentiel est de tester vite – il sera toujours temps ensuite d’enrichir et d’améliorer.
  • Investir sur le succès. N’hésitez pas à tuer les initiatives qui ne trouvent pas leur marché, et au contraire renforcez les moyens de celles qui démontrent une traction suffisante. Il est essentiel de les faire croître jusqu’au moment où se pose la question de leur réintégration (éventuelle) dans l’organisation.

A méditer par toutes ces entreprises de France qui cherchent la clé d’une meilleure agilité et d’une transformation réussie.