« Le vrai sujet n’est pas l’argent : c’est la méthode. » On a du mal en France à considérer que l’agilité concerne toutes les startups, y compris celles qui reposent encore sur des technologies peu matures et font de la recherche. L’agilité et la capacité à pivoter s’appliquent à toutes les entreprises. C’est en changeant le management de ces projets qu’on réussira enfin à identifier des cas d’usage fort et faire émerger des champions européens. Suite de notre entretien avec le porte-parole de la Joint European Disruptive Initiative, André Loesekrug-Pietri.

 

De nombreux fonds sont fléchés au niveau de l’Europe vers des projets de recherche en Deeptech ou  vers des technologies encore en maturation. Pourquoi positionner JEDI sur ce même domaine ?

Effectivement, des financement existent – et c’est bien là qu’on voit que le vrai sujet n’est pas l’argent, mais la méthode. Aujourd’hui, qui est actif et obtient des résultats sur cette recherche autour des Deeptech ? La DARPA aux États-Unis, c’est certain, mais également les GAFAM par exemple. Amazon et Jeff Bezos investissent sur des recherches dans le domaine de l’espace au travers de la filiale BlueOrigin – et on sait que Facebook ou Google se sont également lancés sur le sujet. Amazon investit par exemple sur des technologies qui permettent de mesurer plus précisément le temps – un domaine où bien peu a été inventé depuis l’horloge atomique. Pourquoi ? Parce qu’Amazon croit que le monde de demain, que ce soit pour la Blockchain, la conquête de l’espace ou l’Intelligence Artificielle, sera basé sur une mesure du temps de plus en plus précise. Toutes ces grandes entreprises, ces grands monopoles, se comportent comme des États. Et nous croyons qu’en Europe, nous devons aussi avoir ce genre de démarche. Nous ne pouvons pas laisser la capacité d’investir dans les Deeptech, dans ces grands défis technologiques aux pays autoritaires et aux plateformes – qui y recyclent les immenses marges obtenues par leur position ultra-dominante et l’absence de taxation.

Notre conviction fondamentale, c’est que le vrai sujet n’est pas l’argent : c’est la méthode. Entre 2014 et 2010, en 7 ans, l’Europe, avec le programme H2020, a dépensé 85 Mrds$. Par comparaison, entre 1958 et 2018, soit 60 ans, la DARPA aux États-Unis a investi 60 Mards$ seulement. Et il en est sorti un nombre impressionnant d’innovations fondamentales, qui ont trouvé des applications majeures: Internet, le GPS, les drones, l’avion furtif, la voiture autonome avec la Google Car, Siri..

En Europe, pas d’innovation majeure dans les domaines de l‘espace, des communications – peut-être des avancées dans les bio-techs… Et pourquoi ? D’abord, notre rythme dans la Deeptech est complètement décalé par rapport aux impératifs technologiques. Un financement est accordé au bout de 12 à 18 mois ; or c’est souvent aujourd’hui la durée du cycle de vie d’un produit technologique. On est donc de moins en moins dans la course. Ensuite, les financements européens sont éparpillés sur plus de 10 000 projets : où sont les priorités ? Enfin, les financements sont accordés sans réel pilotage ni évaluation en cours de route, et très rarement interrompus. Il faut être plus exigeants, être capables de pivoter, ou même d’arrêter. Et cela ne se fera pas avec des fonctionnaires aux commandes, mais avec un co-pilotage entre puissance publique et écosystème d’innovation. Comme vous le voyez, c’est totalement unique. Et nous travaillons avec de grands économistes sur ce sujet pour démontrer notre intuition.

 

Concrètement, comment vous organisez-vous pour obtenir l’impact recherché ?

Nous voulons orienter notre effort dans quatre grandes thématiques qui correspondent à des missions d’intérêt général. Nous ancrons notre réflexion dans ce qui va avoir un impact sur la vie concrète du citoyen européen. L’Intelligence Artificielle, le Cyber ou l’ordinateur quantique n’intéressent qu’une petite élite, et font souvent peur – sans doute à juste titre – à la majorité de nos concitoyens. Ce que veulent les citoyens, c’est améliorer le système de soins, remettre l’humain au cœur de la transition numérique, lutter contre les déséquilibres climatiques, éviter les dérives du digital, et aussi rêver… Kennedy avait tout inventé en proposant aux Américains d’aller sur la Lune : il avait ainsi réussi à créer une mobilisation et un enthousiasme immenses.

Sur l’ensemble des thématiques retenues, nous travaillons à identifier de grands « challenges » Deeptech, à impact majeur mais aujourd’hui mal financés, car jugés trop risqués. Nous allons ensuite identifier des financements pour ces challenges, au niveau de fonds gouvernementaux, régionaux, d’institutions de recherche, de fondations, etc. Et surtout nous allons les lancer, sélectionner des équipes pour les relever, les piloter, les soutenir – et les aider à aboutir.

 

Quels sont les challenges que vous allez lancer dans les prochains mois ?

Je ne peux que donner quelques exemples, qui pourront d’ailleurs évoluer dans leur formulation. Nous en avons aujourd’hui identifié plus de trente.

Dans le domaine digital, les cyberattaques sont une menace importante pour les entreprises, les infrastructures critiques, nos institutions démocratiques. Mais on met en moyenne 150 jours pour les détecter. Comment identifier une solution à base d’Intelligence Artificielle qui détecte les attaques en moins d’1 seconde ?

Dans le domaine environnemental, on parle de plus en plus de la consommation énergétique des ordinateurs et datacenters : elle représente aujourd’hui à peu près 10% de la consommation mondiale. La Blockchain pourrait à terme remplacer un grand nombre de transactions et éliminer la nécessité d’un tiers de confiance comme les grandes plateformes. C’est donc une opportunité immense, pour l’Europe pour se soustraire à la domination des GAFAM. Mais rien que pour les transactions financières, la consommation d’électricité associée serait deux fois celle des États-Unis. Pouvons-nous inventer un protocole qui soit 1000 fois moins énergivore que la Blockchain actuelle ?

Le trafic aérien est en croissance, bientôt les avions représenteront 10% des émissions de gaz à effet de serre. Pouvons-nous trouver un carburant dont la densité énergétique soit 2 à 3 fois celle du kérosène ?

Le glyphosate et les herbicides sont aujourd’hui utilisés largement par notre agriculture intensive. Or le doute est de plus en plus grand sur leurs potentiels effets secondaires. Peut-on trouver une alternative – que ce soit par d’autres produits chimiques, par l’utilisation de drones, par la data et l’agriculture de précision. Ce serait un formidable message que la technologie permette de sortir par le haut d’un enjeu politique toxique et terriblement clivant dans la population.

Les challenges que nous visons sont ambitieux, ils ont du sens, ils impliquent des avancées technologiques importantes. Et pourtant nous sommes convaincus qu’il est possible de les faire aboutir en 3 ou 4 ans, à condition de les piloter en mode hyper-entrepreneurial, hyper-agile, hyper-exigeant. JEDI se donne cet objectif pour redonner à l’Europe sa place de leader dans le jeu technologique mondial.

 

 

André Loesekrug-Pietri est l’initiateur et le porte-parole de la Joint European Disruptive Initiative. Franco-allemand, il a occupé des postes à responsabilité dans le capital- investissement (en particulier en relation avec la Chine) et en cabinet ministériel auprès de la Ministre des Armées, en charge notamment de la politique de défense européenne et de la souveraineté technologique. Diplômé d’HEC, de la Harvard Kennedy School, ancien élève de Sup-Aero, il a été nommé Young Global Leader par le Forum Economique Mondial (Davos). Il est pilote privé et Colonel de la Réserve Citoyenne de l’Armée de l’Air.

 

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